Couple en crise : toute une civilisation qui vacille
- Muriel Pélas

- 22 mars
- 8 min de lecture
Dernière mise à jour : 6 avr.

Par Muriel Pélas · Psychopraticienne certifiée MIGS · Thérapie Conjugale Positive (Yvon Dallaire) · 12 ans d’expérience
« Je ne veux plus de couple. Je ne veux plus d’enfants. Je veux juste qu’on me foute la paix. » — Femme de 31 ans, en séance.
Ce n’est plus un cas isolé. C’est un mouvement de fond. Les chiffres sont là, les témoignages aussi. Quelque chose s’est cassé dans le contrat implicite entre les hommes et les femmes. Et avant de juger, de s’alarmer ou de chercher des coupables, il faut comprendre. Comprendre ce qui s’est passé, ce qui se passe dans les corps, dans les cerveaux, et dans la mémoire collective.
1. La température de la population : ce que disent les chiffres
En France, la fécondité n’a jamais été aussi basse depuis la Première Guerre mondiale : 1,62 enfant par femme en 2024, en chute de 21 % depuis 2010. En 2025, pour la première fois depuis 1945, le nombre de décès cumulés sur un an a dépassé le nombre de naissances.
Un sondage Ifop (janvier 2025) révèle que 13 % des femmes françaises de 18-45 ans déclarent ne pas vouloir d’enfant — contre seulement 2 % en 2006. L’étude INED Erfi 2 (2024) confirme que le désir d’enfant a nettement reculé chez les moins de 40 ans, toutes catégories sociales confondues. Et les personnes ayant une conception égalitaire des rôles H/F et celles inquiètes du changement climatique souhaitent encore moins d’enfants.
Aux États-Unis, le constat est encore plus brutal. Selon Pew Research (2024), seules 45 % des jeunes femmes disent vouloir devenir mères un jour. Le Wall Street Journal titre : « American Women Are Giving Up on Marriage. » La part des femmes américaines qui estiment que le mariage n’est PAS nécessaire à une vie épanouie est passée de 31 % à 48 % entre 2019 et 2023. Et seules 34 % des femmes célibataires cherchent activement une relation, contre 54 % des hommes.
Ce n’est pas une crise de la fécondité. C’est une crise de confiance.
Sources : Insee Bilan démographique 2024 / INED Erfi 2 (2024) / Ifop pour Hexagone (janv. 2025) / Pew Research Center (2024) / Survey Center on American Life, Romantic Recession (janv. 2025).
2. Quand le couple était un contrat — pas un choix
Pour comprendre la défiance actuelle des femmes, il faut remonter loin. Pendant des siècles, le mariage n’était pas une histoire d’amour. C’était un dispositif économique, social et religieux. Son objectif : préserver la lignée, les terres, les richesses, la stabilité familiale. L’amour n’était pas un prérequis — c’était un bonus, parfois même un risque.
Le mariage était obligatoire dans les faits (une femme célibataire n’avait pas de statut social), le divorce impossible ou honteux, la femme légalement sous tutelle de son mari. En France, ce n’est qu’en 1965 que les femmes ont pu ouvrir un compte bancaire sans l’autorisation de leur époux. Le divorce par consentement mutuel date de 1975. L’autorité parentale partagée n’existe que depuis 1970.
Ces lois s’appuyaient sur des doctrines religieuses et patrimoniales. L’intention n’était pas forcément malveillante — il s’agissait de protéger la famille, les enfants, la transmission. Mais la conséquence était claire : les femmes n’avaient pas le choix.
Elles ne pouvaient ni partir, ni refuser, ni exister économiquement seules.
Et c’est précisément parce qu’elles l’ont vécu ainsi — comme un enfermement déguisé en protection — que la génération actuelle dit : « plus jamais ça. » La mémoire transgnérationnelle est un mécanisme puissant. Les empreintes ne sont pas toujours personnelles — elles sont parfois héritées.
3. Ce qui a changé — et ce qui n’a pas encore suivi
Depuis 50 ans, la donne a radicalement changé. Les femmes ont accédé à l’éducation (elles sont désormais plus diplômées que les hommes), à l’indépendance économique, à la contraception, au droit de divorcer. Le couple n’est plus une nécessité de survie. Il est devenu un choix. Et quand quelque chose devient un choix, il doit en valoir la peine.
Le problème : les attentes ont évolué à une vitesse que les comportements n’ont pas suivie. Les femmes ne veulent plus d’un partenaire qui « aide » à la maison — elles veulent un partenaire qui porte une part égale de la charge mentale. Elles ne veulent plus d’un homme qui « comprend » qu’elles travaillent — elles veulent un homme qui intègre que le duo carrière-parentalité est l’affaire des deux. Et quand ce décalage persiste, beaucoup concluent que le coût du couple dépasse les bénéfices.
Dallaire l’observait déjà : les femmes se plaignent toujours de la même chose (« il ne communique pas, il ne comprend pas mes besoins émotionnels ») et les hommes aussi (« elle n’est jamais contente, quoi que je fasse »). Mais aujourd’hui, une différence majeure : les femmes ont le pouvoir de partir. Et elles l’utilisent.
Près de 80 % des couples engagés vivront une rupture. Les divorces sont majoritairement initiés par les femmes. Ce n’est pas de la colère — c’est de l’épuisement.
4. Le paradoxe : les femmes veulent l’amour, mais plus le couple tel qu’il est
C’est là que le sujet devient nuancé. Les femmes n’ont pas cessé de vouloir aimer et être aimées. Ce qu’elles rejettent, ce n’est pas le lien — c’est le format. Un format où elles portent l’essentiel de la charge émotionnelle, éducative et domestique tout en travaillant, tout en restant séduisantes, tout en étant « cool » et « pas trop exigeantes ».
L’enquête Elabe de 2024 révèle que 54 % des Français identifient les difficultés économiques comme cause principale de la baisse des naissances. Mais derrière l’économie, il y a autre chose : un sentiment de déception profonde face au décalage entre la promesse du couple égalitaire et la réalité vécue.
Les neurosciences ajoutent une dimension méconnue : les recherches montrent que l’isolement social chronique réduit l’expression des récepteurs à ocytocine dans le cortex préfrontal et l’hippocampe — les zones du cerveau impliquées dans la confiance et le lien social. Autrement dit : plus une personne a été déçue dans ses relations, plus son cerveau se reconfigure pour éviter le lien. C’est un mécanisme de protection neurobiologique, pas un caprice.
Référence : Thompson & Lee (2023). Chronic social isolation downregulates oxytocin receptors in prefrontal cortex and hippocampus. Cité dans : Impact of oxytocin on social bonding, World Journal of Biology Pharmacy and Health Sciences, 2024.
5. Ce que Dallaire avait vu venir
Yvon Dallaire n’a pas attendu 2025 pour poser le diagnostic. Dès les années 2000, il observait que le couple était en train de changer de nature. L’ancien modèle — fondé sur la nécessité, la répartition des rôles et la dépendance mutuelle — était déjà en train de mourir. Le nouveau modèle, fondé sur le choix et la liberté, n’était pas encore né.
Son constat central : les hommes et les femmes arrivent dans le couple avec des ignorances mutuelles qui créent des blessures répétitives. Les femmes reprochent aux hommes de ne pas communiquer leurs émotions. Les hommes reprochent aux femmes de ne jamais être satisfaites. Et chacun a raison de son point de vue — parce que chacun attend que l’autre joue selon SES règles.
Dallaire disait : « Être heureux en couple, ça s’apprend. Comme on apprend à cuisiner ou à parler une langue étrangère. » Le problème est que personne ne nous l’enseigne. Ni l’école, ni la famille, ni la culture. On nous vend le mythe de l’amour romantique qui suffit à tout — et quand il ne suffit pas, on en conclut que le couple ne fonctionne pas.
Ce que les femmes d’aujourd’hui rejettent, ce n’est peut-être pas le couple. C’est le mythe du couple qui a échoué à les rendre heureuses. Et elles n’ont pas tort de le rejeter.
« Un couple heureux est composé de deux amis qui réalisent des projets ensemble et continuent de faire l’amour. » — Yvon Dallaire.
6. Et les hommes dans tout ça ?
Les hommes aussi souffrent. Mais différemment. L’enquête American Survey Center (2025) montre que les hommes célibataires sont significativement plus malheureux que les femmes célibataires. Les hommes mariés rapportent un bonheur plus élevé que les célibataires. En revanche, pour les femmes, l’écart est plus faible.
Autrement dit : les hommes ont objectivement plus à perdre dans la désaffection du couple. Et pourtant, beaucoup ne comprennent pas ce qui se passe. Ils sentent le sol se dérober sans avoir les mots pour l’expliquer. Dallaire le formulait sans détour : les hommes et les femmes sont de bonne foi. Ce ne sont pas les sentiments qui manquent. C’est la connaissance de l’autre.
Les 4 cavaliers de l’Apocalypse de Gottman (critique, mépris, attitude défensive, dérobade) touchent les deux sexes — mais pas de la même façon. Dallaire notait que la critique et le mépris sont davantage utilisés par les femmes, tandis que l’attitude défensive et la dérobade sont le terrain des hommes. Ce ne sont pas des fautes — ce sont des réponses automatiques à des blessures non reconnues, des deux côtés.
7. Ce que les neurosciences confirment : le cerveau protège avant d’aimer
Quand une personne a vécu des déceptions relationnelles répétées, son système nerveux s’adapte. L’amygdale devient hypersensible aux signaux de menace. Le cortex préfrontal, censé moduler cette réactivité, perd en efficacité. Le système de récompense (dopamine, ocytocine) s’émousse. Résultat : la personne n’est plus attirée par le lien — elle est attirée par la sécurité de la solitude.
Ce n’est pas un choix rationnel. C’est une adaptation neurobiologique. Le cerveau dit : « la dernière fois que tu as fait confiance, ça a fait mal. On ne recommence pas. » Et cette réponse peut se transmettre en partie d’une génération à l’autre via les mécanismes épigénétiques et les modèles d’attachement hérités.
La recherche de Ditzen et al. (2009) a montré le mécanisme inverse : quand l’ocytocine est présente pendant un conflit de couple, elle augmente la communication positive et réduit le cortisol. Autrement dit : le lien de confiance protège biologiquement du conflit. Mais pour que l’ocytocine soit libérée, il faut d’abord que la confiance existe. C’est un cercle vertueux — ou un cercle vicieux, selon l’état du lien.
Références : Ditzen B. et al. (2009). Biological Psychiatry, 65(9), 728-731. / Lyons-Ruth K. et al. (2016). Behavioural Brain Research, 308, 83-93.
8. Alors, le couple est-il mort ?
Non. Mais le vieux couple est mort. Celui fondé sur l’obligation, la dépendance, les rôles figés et le sacrifice de soi. Et c’est une bonne nouvelle.
Ce qui se dessine, c’est un couple différent. Un couple fondé sur l’autonomie de chacun, où personne n’a besoin de l’autre pour survivre mais où chacun choisit l’autre pour grandir. Les recherches le confirment : les couples mariés restent en moyenne plus heureux que les célibataires, tous âges et toutes catégories confondus. 86 % des hommes mariés et 87 % des femmes mariées se déclarent heureux, contre 66 % et 69 % des célibataires.
Mais ce bonheur n’est pas automatique. Il est le résultat d’un apprentissage. Exactement ce que Dallaire répétait : les 20 % de couples heureux à long terme ne sont pas plus compatibles que les autres. Ils ont appris à gérer leurs désaccords, à investir dans le lien d’amitié, à valoriser les différences plutôt qu’à les combattre.
La fécondité française à 1,62 enfant par femme n’est pas un rejet de la vie. C’est un refus de reproduire un modèle qui n’a pas rendu les générations précédentes heureuses. Et c’est peut-être l’opportunité de construire mieux.
9. Ce que j’observe en séance — et ce qui peut changer
Ce que je vois au quotidien dans mon cabinet, c’est la traduction intime de ces chiffres. Des femmes épuisées qui ne veulent plus porter la charge seules. Des hommes perdus qui ne comprennent pas pourquoi leurs efforts ne sont jamais reconnus. Des couples où les deux s’aiment encore mais ne savent plus comment se le dire.
En Thérapie Conjugale Positive combinée à l’Approche MIGS, le travail commence par là :
comprendre les différences au lieu de les combattre.
Identifier les empreintes héritées — y compris celles des générations précédentes.
Apprendre à parler la langue de l’autre sans perdre la sienne.
Investir dans le lien d’amitié plutôt que de s’épuiser à résoudre des conflits insolubles.
Ce n’est pas le couple qui est en crise. C’est notre manière de le concevoir. Et ça, ça se travaille.
« Malgré toutes les difficultés de la vie à deux, le couple demeure la plus belle des aventures humaines. Mais c’est une aventure qui s’apprend. » — Inspiré d’Yvon Dallaire.
Muriel Pélas
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