Pourquoi les hommes ne vont pas en thérapie
- Muriel Pélas

- 22 mars
- 10 min de lecture
Dernière mise à jour : 23 mars

Par Muriel Pélas · Psychopraticienne certifiée MIGS · Thérapie Conjugale Positive (Yvon Dallaire) · 12 ans d’expérience
« Il n’ira jamais consulter. J’ai essayé cent fois. Alors c’est moi qui viens, pour tenir le coup. » — Femme de 42 ans, première séance.
C’est l’une des phrases que j’entends le plus souvent dans mon cabinet. Une femme qui vient parce que son conjoint ne viendra pas. Une femme qui fait le travail pour deux. Une femme qui, à force de porter seule la charge émotionnelle du couple, finit par conclure : « à quoi bon ? »
Et derrière cette scène intime, il y a un problème de civilisation. Les hommes ne vont pas en thérapie. Pas parce qu’ils n’en ont pas besoin. Mais parce que tout — leur éducation, leur culture, leur neurobiologie même — les a conditionnés à éviter ce qui ressemble à de la vulnérabilité.
1. Les chiffres : un gouffre entre les hommes et les femmes
En France : 67 % des patients qui consultent un psychologue sont des femmes (Doctolib, 2024). Chez les 18-24 ans, c’est 76 %. Selon l’INSEE/DREES, 70 % des personnes consultant un psy (psychiatre, psychologue, psychanalyste) sont des femmes. En 2016, 13 % des femmes avaient consulté un psychologue dans l’année, contre seulement 7 % des hommes. Et ces chiffres incluent TOUTES les consultations — y compris celles prescrites par un médecin. Pour la thérapie volontaire (développement personnel, couple, empreintes, transitions de vie), le déséquilibre est encore plus marqué. Dans ma pratique clinique, il est fréquent de recevoir 8 à 10 femmes pour 1 homme.
Aux États-Unis : en 2023, seuls 17 % des hommes ont consulté un professionnel de santé mentale, contre 28,5 % des femmes. Parmi les hommes souffrant d’un trouble diagnostiqué, seuls 40 % ont reçu un traitement (contre 52 % des femmes). Dans une enquête sur 1 000 hommes, 40 % déclarent n’avoir JAMAIS parlé de leur santé mentale à qui que ce soit.
Au Royaume-Uni : seulement 36 % des orientations vers les thérapies psychologiques du NHS sont pour des hommes.
Dans le monde : le constat est universel. 60 % des hommes refusent de demander de l’aide en santé mentale, même quand ils savent qu’ils en ont besoin. Et pourtant, les hommes sont deux fois plus susceptibles de mourir par suicide — en France, 75 % des suicides sont masculins.
Ce n’est pas que les hommes souffrent moins. C’est qu’ils souffrent en silence — et qu’ils en meurent.
Sources : Doctolib 2024 / INSEE-DREES / Enquête française 2016 / CDC-NCHS 2019 / VeryWellMind 2024 / Mental Health Foundation UK / Slate.fr / OMS données suicides.
2. Les 5 freins qui empêchent les hommes de consulter
1. « Demander de l’aide, c’est être faible » : c’est le frein numéro un, confirmé par toutes les recherches. Les normes de masculinité traditionnelle — stoïcisme, autosuffisance, dureté — créent une auto-stigmatisation massive. L’étude de Mostoller et Mickelson (2024) démontre que plus un homme adhère aux normes masculines traditionnelles, plus il ressent de stigmate à l’idée de demander de l’aide — et plus son niveau de stress perçu augmente. Ce n’est pas un trait de caractère — c’est un conditionnement.
2. « Je ne sais pas ce que je ressens » : beaucoup d’hommes n’ont tout simplement pas appris à identifier et nommer leurs émotions. L’éducation des garçons valorise l’action, la résolution de problèmes, la performance — pas l’introspection. La recherche montre que les hommes confondent souvent dépression et stress, et ne savent pas quand leurs symptômes justifient une consultation. Ce n’est pas du déni — c’est une absence de vocabulaire émotionnel. Comme le note la psychiatre Christine Barois : les femmes mettent des mots sur leur mal-être et consultent par prévention. Les hommes attendent d’être au fond du trou.
3. « La thérapie, c’est parler de ses problèmes. Moi, je veux des solutions » : les hommes abordent la souffrance comme un problème à résoudre. Quand la thérapie est présentée comme « parler de ses émotions dans un cadre bienveillant », beaucoup décrochent immédiatement. Ce qu’ils ne savent pas, c’est que la thérapie peut aussi être un entraînement concret — des outils, des stratégies, des compétences mesurables. Dallaire l’avait compris : il présentait la thérapie conjugale comme un « apprentissage », pas comme un aveu d’échec.
4. La peur du jugement — y compris du thérapeute : l’AAMC (2024) a alerté sur un problème rarement discuté : les professionnels de santé mentale eux-mêmes peuvent avoir des biais de genre. Ils risquent de manquer ou de mal diagnostiquer les problèmes psychologiques chez les hommes. L’homme qui exprime sa souffrance par la colère, le retrait ou la consommation est rarement identifié comme dépressif. Il est étiqueté comme « difficile ». Et quand 85 % des psychologues en France sont des femmes, certains hommes peuvent ressentir un frein supplémentaire à se confier.
5. La solitude comme norme : 15 % des hommes déclarent n’avoir aucun ami proche (contre 3 % en 1990). Un homme célibataire sur cinq a zéro ami intime. 40 % des hommes ressentent de la solitude au moins une fois par semaine. Quand il n’y a personne à qui parler dans la vie, l’idée d’aller parler à un inconnu devient encore plus terrifiante.
Références : Mostoller & Mickelson (2024). Sex Roles, 90(3). / AAMC, Griffith et al. (2024). / American Perspectives Survey (2021). / Gallup (2025). / Barois C., in Slate.fr (2021).
3. Le paradoxe : les hommes veulent la thérapie, mais finissent chez le médecin
Voici le résultat le plus contre-intuitif de la recherche. Quand on demande aux hommes ce qu’ils PRÉFÈRENT comme traitement, 70 % choisissent la psychothérapie. Seulement 27 % préfèrent les médicaments. Beaucoup expriment des inquiétudes sur la dépendance et les effets secondaires. Et ce schéma de préférence ne diffère pas significativement de celui des femmes.
Autrement dit : les hommes ne veulent PAS de pilules. Ils veulent comprendre, travailler sur eux, progresser. La seule différence notable : ils préfèrent fortement la thérapie individuelle à la thérapie de groupe.
Alors pourquoi finissent-ils quand même avec une ordonnance ? Parce que le circuit par défaut de l’homme en souffrance n’est pas le cabinet du psychologue. C’est le cabinet du médecin généraliste. Et là, en 15 minutes, il repart avec un antidépresseur ou un anxiolytique. Solution rapide. Pas besoin de « parler ». Pas besoin de revenir. La porte du médecin est infiniment moins terrifiante que celle du psy.
Le circuit masculin typique ressemble à ceci.
Étape 1 : il ne fait rien (pendant des années).
Étape 2 : il craque et en parle à son médecin — jamais au psy.
Étape 3 : le médecin prescrit un médicament. Étape 4 : soit le médicament « tient » et il n’ira jamais plus loin, soit il retombe et le cycle recommence.
La conséquence est dramatique : l’homme ne travaille jamais sur la cause. Il gère le symptôme. Les empreintes restent intactes. Les schémas se répètent. Et la femme qui vit avec lui voit un partenaire qui « prend quelque chose » mais qui ne change pas.
Références : Seidler Z.E. et al. (2014). Treatment preferences among men attending outpatient psychiatric services. PubMed. / Sex and Gender Women’s Health Collaborative (2014).
4. Ce que ça fait aux femmes — et au couple
Quand un homme refuse de travailler sur lui-même, c’est la femme qui absorbe le choc. Elle devient la thérapeute non officielle du couple : c’est elle qui détecte les problèmes, qui essaie d’en parler, qui cherche des solutions, qui suggère de consulter. Et quand il refuse, elle a deux options : porter seule, ou partir.
Dallaire l’observait avec une clarté chirurgicale : quand un homme vient en thérapie, c’est généralement parce que sa partenaire ou sa famille l’a poussé, ou parce qu’il est en crise. Rarement de sa propre initiative. Et la femme qui a poussé, supplié, attendu pendant des années finit par s’épuiser. Pas parce qu’elle n’aime plus. Parce qu’elle ne peut plus espérer.
Le lien avec la crise actuelle du couple est direct. Les femmes qui disent « je ne veux plus être en couple » ne disent pas « je ne veux plus aimer. » Elles disent : « je ne veux plus être la seule à faire le travail émotionnel. » Quand l’un des deux refuse de se réparer, c’est le couple tout entier qui reste cassé.
« Je ne lui demande pas d’être parfait. Je lui demande juste d’essayer. De vouloir comprendre. Mais il ne veut même pas ça. » — Femme de 38 ans, après 6 mois de thérapie individuelle.
5. Ce que nous portons tous depuis l’enfance
Voici la vérité que ni les hommes ni les femmes n’aiment entendre : nous avons tous besoin de réparer quelque chose. L’enfance laisse des empreintes — pas seulement chez ceux qui ont vécu des traumas évidents, mais chez chacun d’entre nous.
Pour les garçons, le conditionnement commence tôt. « Arrête de pleurer. » « Sois fort. » « Les garçons ne pleurent pas. » Ces phrases, répétées des milliers de fois, créent des empreintes profondes. L’émotion devient dangereuse. La vulnérabilité devient une menace. Et l’homme adulte qui en résulte est coupé de son monde intérieur sans même le savoir.
Les neurosciences le confirment : la suppression émotionnelle chronique modifie les circuits cérébraux. L’amygdale reste en hypervigilance, le cortex préfrontal perd en capacité de régulation, le système de récompense s’émousse. L’homme ne « refuse » pas de ressentir. Son cerveau a appris à éviter ce qui fait mal — y compris ce qui pourrait guérir.
En Approche MIGS, c’est le cœur du travail : identifier les empreintes, comprendre comment elles pilotent les réactions automatiques, et les transformer. Pas en niant la masculinité — en l’élargissant. Un homme fort n’est pas un homme qui ne ressent rien. C’est un homme qui connaît ses empreintes et choisit de ne plus se laisser piloter par elles.
6. La thérapie comme jardin — pas comme réparation
Beaucoup d’hommes reculent devant l’idée de thérapie parce qu’ils l’associent à « être cassé ». Personne ne veut être réparé. C’est une image passive, dévalorisante.
La réalité est tout autre. La thérapie, c’est du jardinage intérieur. C’est apprendre à connaître son propre terrain : où sont les racines solides ? Où sont les zones en friche ? Quelles graines ont été plantées par votre enfance sans que vous le choisissiez ? Et surtout : qu’est-ce que VOUS voulez faire pousser maintenant ?
C’est un travail actif, concret, orienté vers la croissance. Exactement ce qui parle aux hommes quand c’est présenté ainsi. D’ailleurs, la recherche le confirme : les hommes qui franchissent la porte du psy en bénéficient tout autant que les femmes. Certaines études montrent même que les hommes répondent particulièrement bien à la thérapie interprétative — celle qui va chercher les causes profondes plutôt que de gérer les symptômes en surface.
En MIGS, le Bilan 360° est souvent le point de départ : 387 questions sur 5 dimensions (Mental, Physique, Émotionnel, Relationnel, Sens). Ce n’est pas une évaluation de vos faiblesses. C’est la cartographie de votre jardin intérieur. Et quand un homme découvre qu’il a des ressources qu’il ignorait, la dynamique change complètement.
7. Tout s’apprend — y compris le couple
Personne ne nous enseigne à être en couple. Ni l’école, ni la famille, ni la culture. On nous vend le mythe romantique (« l’amour suffit ») et quand ça ne tient pas, on conclut que « le couple ne marche pas pour moi. »
La Thérapie Conjugale Positive part du principe inverse. Le couple est une compétence. Comme cuisiner, comme parler une langue étrangère. Les 20 % de couples heureux à long terme identifiés par Gottman et Dallaire ne sont pas plus amoureux. Ils ont appris à gérer leurs différences, à investir dans le lien d’amitié, à préférer être heureux plutôt qu’avoir raison.
Mais pour apprendre, il faut d’abord accepter de ne pas savoir. Et c’est peut-être là le plus grand frein masculin : l’homme a été conditionné à être compétent, à savoir, à maîtriser. Dire « je ne sais pas comment faire dans cette relation », c’est transgresser l’une des règles les plus profondes de sa socialisation.
C’est paradoxal : l’homme VEUT la thérapie (70 % la préfèrent aux médicaments), il EN BÉNÉFICIE autant que les femmes, mais il ne FRANCHIT PAS la porte. Le problème n’est pas le désir. C’est le premier pas.
8. Une lueur : les chiffres bougent
Il y a quand même une bonne nouvelle. En France, les consultations masculines chez les psychologues ont augmenté de 29 % en septembre 2024 par rapport à septembre 2023 — une progression plus rapide que celle des femmes (+26 %). De plus en plus d’hommes viennent sur recommandation de leurs amis, ce qui témoigne d’une ouverture.
Quand des figures masculines connues parlent publiquement de leur thérapie, les hommes sont plus enclins à chercher de l’aide. Le modèle du « héros silencieux » est en train de craquer. Lentement, mais il craque.
Le travail des thérapeutes est aussi de s’adapter. Présenter la thérapie comme un entraînement plutôt qu’un soin. Proposer des outils concrets plutôt qu’un espace de parole sans fin. Respecter le besoin masculin de structure, d’objectifs, de progression visible. C’est exactement ce que permettent le Bilan 360° MIGS et la Thérapie Conjugale Positive : un cadre, des étapes, des résultats mesurables.
Référence : Doctolib / Univadis (novembre 2024). / Seidler Z.E. et al. (2014).
9. Un message aux hommes qui lisent ces lignes
Si vous êtes arrivé jusqu’ici, c’est déjà un pas. Et je sais que ce pas n’est pas anodin.
Vous n’êtes pas cassé. Vous n’êtes pas faible. Vous êtes le produit d’une éducation qui vous a appris à être fort en cachant ce qui fait mal. Et cette stratégie a fonctionné — jusqu’à un certain point.
Le point où votre couple souffre.
Le point où votre partenaire vous supplie de comprendre.
Le point où vos enfants ne vous parlent plus vraiment.
Le point où vous sentez un vide que ni le travail, ni le sport, ni l’alcool, ni l’ordonnance du médecin ne comblent.
La thérapie n’est pas un aveu d’échec. C’est un acte de courage — exactement le genre de courage que votre socialisation vous a appris à respecter, mais dans un domaine qu’elle ne vous a pas appris à explorer. Et vous n’avez pas besoin d’être « au fond du trou » pour commencer. Les femmes l’ont compris depuis longtemps : on consulte aussi par prévention, pour grandir, pour mieux se connaître.
Et si vous ne le faites pas pour vous, faites-le pour elle. Parce que la femme qui vous aime ne vous demande pas d’être parfait. Elle vous demande d’essayer. De montrer que vous croyez que votre couple vaut un effort. Qu'elles valent un effort.
10. Un message aux femmes qui n’en peuvent plus
Vous n’êtes pas responsable du travail émotionnel de votre partenaire. Vous pouvez l’encourager, l’informer, lui montrer le chemin — mais vous ne pouvez pas le porter.
Ce que vous pouvez faire, c’est travailler sur vous. Identifier vos empreintes, comprendre pourquoi vous avez choisi ce partenaire, ce que vous tolérez et ce que vous ne tolérez plus. Dallaire rappelait qu’il suffit parfois qu’un seul des deux partenaires comprenne les dynamiques relationnelles pour que le couple se transforme. Ce n’est pas toujours vrai. Mais c’est bien plus fréquent qu’on ne le pense.
Et si, malgré tout, votre partenaire refuse tout travail sur lui-même et que votre souffrance persiste : vous avez le droit de choisir la paix. La thérapie peut aussi vous accompagner dans cette décision, quelle qu’elle soit.
« On ne peut pas aimer sainement si on ne s’est pas d’abord libéré(e) de ses propres empreintes. Le couple ne commence pas à deux. Il commence par le travail que chacun fait sur soi. »
S'aimer soi-même pour aimer l'autre.
Muriel Pélas
Psychopraticienne certifiée MIGS · Thérapie Conjugale Positive (Yvon Dallaire) · 12 ans d’expérience
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